Pour le festival d’Elia Cohen-Weissert et Josquin Otal, je n’avais pas sorti depuis longtemps ma plume de mélomane dilettante, de pigiste affolé, de poète manqué qui s’écoute écrire. C’est épuisant de tenter de transcrire en mots les vertiges musicaux, les transes hypnotiques, les voyages de l’âme auxquels nous convient chaque année ces interprètes prodigieux. La flemme. Vous n’avez qu’à venir les écouter. Aucun enregistrement ne peut transmettre l’instant partagé du concert. Mais là, enfin, pour la première fois depuis toutes ces années, j’ai saisi une faille et vais pouvoir me prendre pour un critique musical. Je vais nommer mon torchon : on a les défauts de ses qualités.
L’art de dire l’amour ont-ils intitulé leur soirée en duo. Bon, pourquoi pas, de toutes façons lorsqu’ils jouent, l’amour nous éclabousse toujours, rien de neuf sous ce soleil d’août tempéré par une agréable brise dans l’écrin de verdure valromeysant. Le public bigarré y trouvera son compte, qu’il piaffe pendant un Fauré délicieux en attendant La vie en rose ou s’émerveille que la cantatrice fasse chanter son violoncelle avec autant de bonheur que sa voix. Qu’il zoome pour photographier son décolleté ou ne sache plus comment rester en colère alors qu’on lui a trouvé une place confortable même sans réservation, le public finira ébloui au moins par le Gounod renversant concédé en bis comme s’il s’agissait d’une pichenette.
Nan mais qui savait que Liszt avait écrit pour la voix et pouvait être si bouleversant avec des sonnets de Pétrarque ? Que la sonate pour violon de Franck sonnait aussi bien dans sa transcription pour violoncelle ? Comment Elia et Josquin peuvent-ils conquérir cet innocent auditoire avec un répertoire de niche ? Ils le peuvent par la grâce d’une interprétation dans laquelle chaque son est habité, chaque note arrête le temps et pourtant laisse la place à la suivante avec grâce et sans effacer la précédente.
Seulement voilà : on a les défauts de ses qualités. Si la touchante maladresse d’Elia lorsqu’elle nous traduit un peu les textes avant de les interpréter magistralement ne fait qu’ajouter à cette intimité entre les artistes et le public qui est la marque de fabrique du festival, par contre, le génie d’un interprète ne peut donner que ce qu’il lit.
On se demandait tous comment ça allait rendre en lyrique une chanson que l’on connait dans la voix de Piaf. Avec une « voix d’opéra », est-ce possible ? Eh bien oui, et c’est vraiment chouette même. On prend conscience de chaque mot et phrasé mélodique comme jamais auparavant. Qu’on les approuve ou non (les mots de la chanson), ils sont ici si tendres, Elia nous les donnant avec une gracieuse simplicité, aux côtés de Josquin, en lui tournant discrètement les pages…. d’une infâme partie de piano ! L’accompagnement a été écrit avec les pieds par un éditeur de baluche qui pensait que jamais personne ne le jouerait vraiment. Un pianiste de bar ne joue pas ce qui est écrit, il suit vite fait les accords, concède de temps en temps quelques phalanges à la mélodie, et brode, brode, improvise. Tout comme l’interprète classique, il se cale sur la chanteuse pour souligner sa voix, la mettre en valeur. Mais contrairement à l’interprète classique, il ne le fait pas par les nano-nuances, le toucher, les intentions, cette magie qui fait qu’on dirait qu’il agit sur le mouvement des cordes directement par la pensée car bien sûr un simple marteau, même recouvert de feutre, ne peut pas faire parler ainsi les cordes. C’est de la télékinésie, l’avenir le prouvera ! En attendant, appliquer le génie de l’interprète sur un accompagnement de chanson écrit au pif, c’est comme regarder une breloque à travers une lunette de joailler. C’est très intéressant… J’entends encore cette note à laquelle Josquin a donné autant de vie que si elle avait été écrite par Reubke, et qui a couru désespérément vers nos oreilles telle la créature de Frankenstein.
Ce hiatus pourrait nous pousser dans des abîmes de réflexion sur les arts, les genres, une sociologie musicale, l’IA, la géopolitique des sphères, la pataphysique antique, le vie et la mort ou même les raisons profondes qui font que peu de musiciens classiques jouent également du jazz. La flemme. Mais du coup, pour cela aussi, merci maestro.a !
Hélèbore Nugeais
Crédit photo : Joryan Pernollet-Thomas
